samedi 27 août 2016

Episode 2 - Première exploration du navire.

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Pour le néophyte la découverte d'un bateau de croisière est un choc. Quand bien même aurait-il eu l'occasion d'emprunter d'autres navires : bateau-mouche, ferry-boat nocturne il serait désorienté et  impressionné par ce monde à part. Bien entendu l'effet n'est pas immédiat. Anesthésiés par les effets conjugués de l'insomnie, du long voyage et du stress des transbordements les sens enregistrent sans sourciller, remettant à plus tard la tâche de donner du sens à tout ce perçu inédit. C'est ainsi que l'on sombre dans une sieste réparatrice, bien que quelque part dans l'être le plus profond une part de soi-même rechigne ainsi à différer la satisfaction de sa curiosité naturelle. C'est une paire d'heures plus tard que le corps reposé et l'esprit tranquille on peut partir à la découverte du bâtiment, muni du plan succinct qui accompagne la carte multiservices trouvée dans la cabine d'une main et de l'autre main du Diario di Bordo aimablement posé sur le secrétaire à notre arrivée. Pourtant notre velléité sera vite cadrée par l'impératif de la réunion d'accueil des passagers français qui se déroule une dizaine de minutes plus tard au Théâtre Phoenix. En sortant nous faisons la connaissance de notre steward Alan, mais il mérite mieux qu'une simple allusion entre la cabine et le théâtre. Nous y reviendrons  plus tard.

La coursive, large à l'instar d'un couloir d'hôtel, s'étire sur plusieurs dizaines de mètres de part et d'autre du voyageur indécis. Sur un côté s'alignent régulièrement les portes, en bois blond, frappées du numéro de la cabine dont le premier chiffre indique traditionnellement le numéro de l'étage. 5275 telle est l'adresse que nous occuperons durant cette semaine. La cloison opposée n'est percée que de quelques ouvertures réservées majoritairement à l'équipage, et dont nous découvrirons plus tard qu'elles occultent les locaux de service où s'emmagasinent les produits d'entretien et linges de rechange. Derrière ces portes anonymes, en bois elles aussi, le décor est autrement plus spartiate, métal blanc nu pour les murs et étagères fonctionnelles en métal elles aussi. Deux ou trois portes numérotées signalent aussi la présence de cabines sans vue, les plus abordables financièrement. L'élégance de la décoration Art Nouveau qui mêle bois, dorures et tapisserie reproduisant des peintures de Kandinsky, l'épaisseur de la moquette que l'on foule, les lignes épurées des appliques, tout cela concours à créer l'illusion d'être installés dans un grand hôtel luxueux quelque part dans un lieu de villégiature huppé. D'ailleurs, bien que le bateau compte 2800 passagers, soit sa capacité maximale, le silence règne en maître et les rencontres dans ce couloir sont des plus rares. À tel point que décor mis à part (pas de motifs champignon sur la moquette, pas de fleurs surannées aux murs) on s'attend étrangement à voir surgir à toute allure le petit Dany Torrance sur son tricycle grinçant.

Tout à l'heure orientés par le personnel d'accueil les nouveaux arrivants s'étaient contentés de suivre les instructions et guidés par la signalétique étaient parvenus miraculeusement dans leurs appartements. Maintenant, au contraire, il leur faut se déplacer en toute autonomie. D'abord choisir quel sens du couloir emprunter. Mais cela nécessite de décider de la direction respective de la proue et de la poupe. Un court conciliabule et l'on choisit de suivre le même sens qu'à l'arrivée. Effectivement au détour de la coursive s'ouvre le palier où quatre ascenseurs attendent les voyageurs. L'unité de style est apaisante, sur les doubles panneaux d'accès aux vastes cabines d'ascenseur la monotonie du bois vernis est égaillée par les tracés jumeaux de lignes courbes dessinant une sorte de M doré tout en rondeurs. Les mains courantes de l'escalier, qui jouxte le palier, affichent les mêmes galbes où la main prend un plaisir sensuel à glisser sur la surface polie. Aux murs des affiches Art Déco voisinent avec des copies de Mucha ou de Klimt. Passées ses portes, l'ascenseur prolonge le luxe précédent en un cocon feutré. Descente au second étage. Là, des panneaux affichent en lettres et flèches orange les directions à suivre. On découvre alors la variété de restaurants, bars et services disponibles. Sur le chemin du théâtre nous traversons le casino, fermé car nous sommes à quai. Des groupes se dirigeant dans le même sens que nous et parlant français nous confortent dans le choix de l'itinéraire. De larges portes ouvertes laissent voir un escalier tout enguirlandé de Leds puis, par une trouée dans les balustrades, nous apercevons la scène en contrebas, éclairée et une petite jeune femme qui se prépare pour son speech. C'est Laure le référent des francophones. Dans un court exposé doublé d'une projection de power-point elle nous donne les principales informations. Un peu moins ignorants nous quittons le théâtre et partons en quête du restaurant où nous dînerons tout à l'heure. Il est encore un peu tôt, même si nous mangeons au premier service. L'occasion de découvrir les trois bars qui accueillent déjà nombre de couples ou familles. Un premier apéritif à bord, en attendant l'heure de faire connaissance avec les autres convives de notre table. Mais ceci est une autre histoire à venir. Un apéritif en musique, l'interprétation à la guitare sèche de Wish you were here de Pink Floyd attire notre attention sur le duo de musiciens, eux aussi vous les découvrirez plus tard.

(À suivre)


mardi 23 août 2016

Épisode 1. De Toulouse à Stockholm.


La nuit est encore profonde, l'autoroute file sous la nappe de lumière des phares de la limousine. Il est trop tôt pour que les rares voitures dans les deux sens de la chaussée conduisent leurs occupants au travail, plus vraisemblablement ramènent-elles au foyer des noctambules sortant de discothèque. Après les chaudes journées précédentes l'air nocturne conserve cette tiédeur particulière des nuits tropicales, pourtant le sommeil bref -trop tard entamé trop brusquement interrompu par la sonnerie du réveil- fait remonter des frissons le long du dos et pose une amertume âcre dans la bouche. Un goût semblable au mélange réitéré du café trop acide avec du tabac froid. Le goût indescriptible des nuits blanches où le temps s'éternise pour le voyageur inconfortablement assis sur un fauteuil brinquebalé. Cette saveur que seul l'habitué des longs trajets nocturnes éprouve dans sa chair, indissociable du picotement des yeux et de la sensation de froid que le chauffage poussé à fond ne réussit pas à conjurer. La nuit tiède enveloppe le voyageur somnolant d'un cocon ouaté, la faible lueur du croissant de lune est submergée par les dizaines de lampadaires qui rythment les accès à l'aérogare, mais à cette heure incongrue règne un silence précaire seulement troublé par les moteurs des véhicules déposant les futurs passagers.

L'aérogare bruisse déjà de dizaines de conversations feutrées et du crissement des roulettes de valises ou caddies de transport. Les formalités d'usage achevées, une longue file humaine s'achemine avec plus ou moins de célérité vers la porte d'embarquement. Passée la passerelle il faut franchir encore le seuil de l'aéronef. On piétine dans le long couloir à la recherche de son siège. Enfin assis l'attente anxieuse commence tandis que l'équipage donne les instructions de sécurité. Le sifflement sourd de l'APU* est rapidement couvert par le grondement rauque des réacteurs. L'avion est désormais en bout de piste, piaffant d'impatience tandis que le pilote attend l'autorisation de décoller. Ça y est, le lourd oiseau roule maladroitement sur la piste, le train transmet les irrégularités du bitume en un tressautement pénible, puis soudain ne restent plus que les vibrations des roues tournant dans le vide, suivies du clac caractéristique de la fermeture des trappes ayant englouti les trois structures de roulage. Collé à son siège, le passager s'il ressent la puissance de l'oiseau métallique perd tout repère. Seule la vue par l'étroit hublot de l'inclinaison étonnante de l'horizon lui fait prendre conscience que l'avion se cabre fortement vers le zénith. Les secondes s'égrènent longuement durant cette étourdissante ascension jusqu'à ce que l'éclat rougeoyant qui enflamme l'horizon oblique trahisse l'altitude vertigineuse atteinte. Quelques instants plus tard le premier rayon de soleil darde ses flèches rubis à travers la cabine en un jour écarlate naissant, alors que 10 000 mètres plus bas les ténèbres couvrent encore les villes et campagnes paisiblement endormies.

C'est entre le dôme d'un bleu profond, caractéristique de ces hautes altitudes, et une vaste mer de nuages, que surplombe l'appareil depuis la mi-voyage, que s'amorce la descente. Progressivement une brume grise occulte les hublots, tandis que les moteurs sifflent dans leur effort pour contrer les turbulences qui font vaciller les passagers. De temps à autre une déchirure parmi les nuages permet d'apercevoir la campagne suédoise. Progressivement le paysage se précise, les tâches vert foncé deviennent des petites forêts, les étendues vert clair des champs et les échiquiers multicolores des villages, puis les abords d'une grande ville. Voici, enfin, des routes, une ligne électrique, l'habitat qui s'individualise. La piste ne doit plus être loin. Par des trouées dans les nuages s'engouffre le soleil, projetant par moments l'ombre immense de l'avion sur le sol. Soudain le bitume monte vers le hublot, les marques au sol s'accélèrent, les ailerons se dressent et les réacteurs rugissent. Le petit choc qui marque le contact des pneumatiques avec la piste. Nous roulons assourdis par le vacarme des moteurs qui, inversés, freinent au maximum l'aéronef. Enfin le silence qui retombe, l'attente que la porte s'ouvre et libère les passagers.

Une foule en mouvement qui serpente le long du dédale de couloirs. Le hall d'arrivée où quelques individus, des deux sexes, arborant des pancartes multicolores, organisent le flot chaotique en groupes compacts aiguillés vers les navettes respectives. Déambulation encore sur les trottoirs bordant l'aérogare jusqu'au bus qui nous est attribué. Le véhicule s'ébranle, direction le port. Le paysage défile, surabondance de forêt que trouent les façades en bois de maisons coquettes. Puis les immeubles envahissent l'espace, l'autoroute traverse des zones commerciales. Stockholm ne déroge aucunement à l'universelle organisation spatiale des métropoles modernes. Au loin apparaissent les silhouettes caractéristiques des grues portuaires dominant de longs hangars. Sans erreur possible nous approchons du lieu d'embarquement, derrière les bâtiments bas se profilent les formes des vaisseaux attendant leurs occupants. Les futurs passagers tentent vainement de repérer celui qui sera leur lieu de vie lors de la semaine suivante. Soudain, au détour d'un énième hangar se dresse la façade imposante d'une haute bâtisse, dont le blanc éclatant se tempère du vert translucide des balcons. Plusieurs secondes s'écoulent avant que chacun comprenne qu'il ne s'agit pas d'un immeuble mais bel et bien du navire dont il foulera les ponts et coursives quelques minutes plus tard. Check-point, photo d'identification et couloirs matérialisés par des plots mobiles et rubans extensibles constituent une sorte de jeu de piste initiatique auquel chacun est convié avant de pouvoir accéder à la nouvelle aventure. Nous voici enfin prêts à franchir la passerelle de coupé, accueillis par Kiki qui nous fait une époustouflante démonstration de chevelure rotative en guise de bienvenue. Le hall d'entrée tout de palissandre et dorures, l'ascenseur, la longue coursive qui conduit à la cabine. Et là le soupir de soulagement, la tension qui retombe. On est arrivé à bon port et désormais les plaisirs de la croisière nous attendent.

(à suivre)

* APU (Auxiliary Power Unit) : générateur qui fournit l'électricité et l'air sous pression nécessaires à un avion du décollage à l'atterrissage.


lundi 13 juin 2016

Après nous de Patrick Fort.

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Le sous-titre nous dévoile le thème du roman, Celestino Alfonso guérillero dans la Résistance française.

C'est un roman court, un roman fort qui raconte la fin de Celestino Alfonso, un des membres du groupe Manouchian. Un de ces visages fatigués, hâves, qui s'étalaient sur l'affiche rouge pour faire trembler les bons français dont le pouvoir collaborationniste cherchait l'entière soumission.

De son arrestation en pleine rue à Paris en 1943 par la police française à son exécution par les SS en février 1944, Patrick Fort nous livre un récit précis, au style nerveux, s'appuyant sur des sources policières ou familiales pour brosser le portrait de ce jeune homme qui a refusé de s'incliner devant la défaite du pays où sa famille et lui se sont réfugiés une quinzaine d'années plus tôt. Parce que quinze ans avant la Retirada, cet exode massif d'espagnoles et d'espagnols fuyant la répression du dictateur Franco, l'Espagne a vu partir des milliers de familles sous la pression de la misère et d'une autre dictature, à peine moins féroce, celle du général Miguel Primo de Rivera. Alors, comme de nombreux combattants de la guerre d'Espagne en exil, Celestino ne dépose pas les armes, il passe simplement du coté des ombres. Il y trouve des polonais, des tchèques, des italiens, des arméniens ; juifs, chrétiens ou athées ces frères d'armes constituent les FTP-MOI. Patrick Fort ponctue son récit de vignettes sur les actions de ces hommes, mais il nous fait aussi pénétrer dans l'intimité de ce combattant ténébreux qui nous livre son amour pour Adoracio sa femme et Juanito son fils.

Un beau livre, sobre mais poignant sur un homme de l'ombre dont le message résonne aujourd'hui d'une manière impérieuse. Je terminerai en citant quelques vers de Louis Aragon qui célèbrent le courage de ces hommes morts pour notre liberté.

"Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant."


 Après nous de Patrick Fort chez Arcane 17.

Cette chronique a été diffusée le samedi 11 juin 2016 lors de l'émission Un jour, un livre, un auteur sur Radio Présence Lourdes.   

jeudi 9 juin 2016

Sous le velours, l'épine, d'Alain Roquefort

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Que faire lorsqu'on a du temps à perdre en attendant le bus ramenant sa femme ? S'installer confortablement au buffet de la Gare Matabiau à Toulouse avec une bonne lecture et une boisson chaude. C'était le programme d'Hervé. Or l'arrivée inopinée de Rose vieille octogénaire d'apparence fragile va bouleverser ses plans. Intrigué d'abord, intéressé ensuite, fasciné enfin Hervé va se retrouver propulsé dans l'ambiance de l'avant-guerre, puis plonger dans la noirceur pesante de l'occupation.

Le récit de Rose initié dans le bonheur de la liberté acquise par une jeune étudiante en droit, qui découvre Toulouse et tombe rapidement amoureuse de Xavier, l'homme de sa vie ; se poursuit par la découverte de l'abjection des collaborateurs et notamment par deux des chefs locaux de la Milice Meyrand et son factotum Paramontes. Autour de la dynamique jeune femme ses amis forment rapidement le groupe Dantés pour résister à l'ignominie. Le lecteur est invité à suivre la vie  et les combats de ces jeunes gens qui ont dit non, et ce sont dressés face à la barbarie.

Dans ce beau roman, Alain Roquefort alterne avec bonheur la narration par Hervé de la rencontre et de ce que cela évoque en lui, et celle de Rose qui revit ce passé à la fois exalté et douloureux. Comme dans ces contes persans où les voyageurs réunis par le hasard et qu'un danger extérieur menace vont se tenir éveillés en racontant à tour de rôle une belle histoire, les aller-retour entre ce passé lourd et un présent aseptisé permet au lecteur des respirations salutaires. En effet, l'auteur décrit avec une précision toute chirurgicale l'ignominie des bourreaux et la violence réparatrice des résistants.

L'écriture est belle, les personnages fouillés et profondément humains. On sent bien l'ampleur du travail documentaire, mais, et c'est là tout le talent d Alain Roquefort, sa richesse est au service de l'histoire et la rend d'autant plus poignante qu'elle est enracinée dans la stricte vérité de la vie. Sous le velours, l'épine est un roman d'aventure aux multiples rebondissements et dont le dernier n'est pas des moindres. Roman d'initiation aussi. Un roman prenant qui nous parle d'engagement, de sacrifice. Un fanal utile dans notre époque qui se cherche.


Sous le velours, l'épine, un roman d'Alain Roquefort aux éditions Les nouveaux auteurs.
Grand Prix des lectrices de Femmes actuelles.

Cette chronique a été diffusée le 4 juin 2016 lors de l'émission Un jour, un livre, un auteur sur Radio Présence Lourdes. 

samedi 7 mai 2016

Rouges, les collines de Caracas, de Maxime Vivas.

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Mais où avait la tête Elisabeth Parrot dite Gaya, journaliste indépendante, lorsqu'elle a accepté ce reportage au Venezuela dont elle ne saisit pas bien qui est le véritable commanditaire. À peine arrivée à Caracas, la capitale du Venezuela, Gaya se trouve embarquée dans une série de situations dangereuses, coincée entre d'une part des proches du régime vénézuélien et des opposants prêts à tout pour abattre le gouvernement de Chavez. Nous sommes en 2007 en plein cœur de la polémique sur la fin de la concession de RCTV et des accusations de reprise en main de la presse par le pouvoir vénézuélien. Autour d'elle gravitent très rapidement des individus dont elle ignore s'ils sont ses alliés ou des ennemis. D'abord Ricardo son contact et protecteur. Ensuite Alicia Hernandez rencontrée par hasard dans l'avion qui semble beaucoup connaître sur sa vie mais qu'il lui est impossible de retrouver plus tard.... Sans oublier Miguel Salamanca un poète madrilène qui tente de la séduire, mais dont le rôle paraît équivoque.
Quel crédit accorder aux rumeurs qui prédisent un attentat sanglant au cours d'une conférence internationale sur les médias à laquelle doivent assister de nombreux politiques et journalistes internationaux? Et la découverte du corps sans vie du tueur à gage qui était censé provoquer le massacre est-elle le signe que ses commanditaires ont découvert qu'il avait été retourné par les services de sécurité ou une mise en scène du pouvoir pour accréditer la thèse du complot ?

En fin connaisseur de l'Amérique latine et des réseaux d'extrême droite, Maxime Vivas nous décrit une tragédie où les faux semblants peuvent autant cacher une loyauté sans faille comme la pire des forfaitures. L'auteur nous plonge dans un décor exotique, digne des meilleurs romans d'espionnage, où la douceur de vivre occulte une misère profonde, opposant les quartiers des classes possédantes ou moyennes aux bidonvilles surplombant la capitale face à l'océan. Argent, intérêts stratégiques et idéologiques, relents d'un colonialisme persistant malgré la fable bolivarienne sont le terreau sur lequel grandit une violence aveugle. Par touches successives Maxime Vivas pose les éléments du drame, tirant un à un des fils qu'il nouera plus tard en un finale palpitant.
Le titre, Rouges les collines de Caracas fait autant référence au sang versé quotidiennement dans l'une des villes les plus meurtrière du globe, qu'à la couleur de la brique brute des quartiers populaires. Et cette ambiguïté révèle toute la saveur de ce roman.


Rouges, les collines de Caracas, de Maxime Vivas aux éditions Arcane 17

Cette chronique a été diffusée le 7 mai 2016 lors de l'émission Un jour, un livre, un auteur sur Radio Présence Lourdes.  
 

dimanche 1 mai 2016

En passant par la Cerdagne.


Il y eut d'abord Foix et son château prolongeant les versants abrupts d'un piton inaccessible, puis plus loin les étranges monts épars, rochers colossaux hérissant le paysage, comme jetés-là au hasard par quelque géant négligent. Copie amplifiée des champs de monolithes à nu des Météores en Grèce. Ici, comme là-bas, l'impression angoissante d'un lieu où l'humain n'est pas le bienvenu. D'un lieu quadrillé par les forces telluriques hostiles de créatures chthoniennes prêtes à reprendre leur lutte titanesque.

Il y eut ensuite la lente métamorphose en une vallée de montagne à travers laquelle la route se frayait un chemin en direction d'Ax-les-Thermes. Un léger crachin grisait l'asphalte, tout en estompant les pâturages et la forêt. Parfois, à travers une percée de nuages, l'aveuglante blancheur des croupes enneigées signifiait que l'hiver résistait encore au printemps en ces lieux tournés vers le septentrion.
Passée la station balnéaire, les lacets serrés attaquaient bravement le versant rocailleux. Virage après virage la pente enneigée se rapprochait, jusqu'à ce qu'enfin on parvienne au cœur de la splendeur virginale drapée dans de larges volutes brumeuses. De courts névés barraient la route parfois, ruisselants sous les assauts d'un air désormais chargé des douceurs printanières. La masse cotonneuse irradiait progressivement la lumière d'un soleil de plus en plus proche, jusqu'à ce que soudain on émerge au dessus du nuage entourés du manteau hivernal que surplombait un ciel à l'azur déjà chaleureux. Le col du Puymorens s'offrait en un partage indiscutable entre le nord ennuagé et le sud dégagé pour une descente vertigineuse vers Bourg-Madame et la limite entre France et Espagne.

Il y eut enfin les doux vallonnements de la Cerdagne française recouverts de pâturages où broutaient paisiblement chevaux et vaches qui suivaient d'un œil détaché les rares automobiles filant sur la route éclaboussée de soleil. Ponctuant les quelques kilomètres avant la frontière se dressaient de rares hameaux aux noms étranges, Entveigt ou Ur, laissant à penser au voyageur qu'un sortilège l'avait transporté des Pyrénées vers la Suisse. En effet, la large haute plaine frontalière offrait au regard le damier de nuances de vert des champs en culture. Dominant le tout, les cimes enneigées constituaient un rempart apparemment infranchissable qui ceignait ce petit paradis intemporel. Néanmoins, la distance entre plateau et cimes rendait la présence de cette barrière plus esthétique qu'oppressante.

La route poursuit sa progression paresseuse vers Puigcerdà au milieu de prairies romantiques. Soudain, le voyageur légèrement hypnotisé par la quiétude ambiante s'aperçoit avec stupeur avoir franchi la frontière. Pourtant rien ne signale la limite. Tout à son étonnement on cherche à comprendre ce qui donne cette certitude. Peut-être une légère nuance de crème différente sur le panneau de limitation de vitesse, où les silhouettes plus trapues des véhicules sur celui d'interdiction de dépasser. L'impression sera confortée quelques minutes plus tard lors du contournement de Puigcerdà, l'architecture de briquettes, la forme des immeubles, tout cela dénote de façon certaine l'arrivée en Espagne. Désormais on file vers le tunnel de Cadì qui ouvre l'accès vers Barcelone.

dimanche 10 avril 2016

Les pierres de mémoires, de Philippe Nonie


La vie d'Henri semble toute tracée dès son enfance. Fils et petit fils de paysan, il reprendra l'exploitation que les générations qui l'ont précédé ont travaillée sans relâche et agrandie avec opiniâtreté. Son existence se résumera à la copie de celle des héritiers de ce coin des Baronnies, au-dessus de Bagnères-de-Bigorre. Concentré sur les soins au bétail, les labours et les moissons,  il sera un taiseux. Réservant son énergie exclusivement au service de la terre. Ce destin contraint semble d'autant plus évident qu'Henri, parce qu'il est de petite taille, est en butte aux sarcasmes des autres adolescents qui le surnomment le cagot. Sur ces terres, depuis le haut Moyen-Âge, cette étiquette est accolée aux parias. Minorité vivant en marge de la communauté, ostracisée jusque dans la mort puisque les dépouilles des cagots ne pouvaient reposer que loin des autres défunts. Pourtant l'adolescent se découvre un amour total pour les mots et, repéré par ses enseignants, il dévorera en cachette des dizaines de livres. 
Tout aurait pu en rester-là sans l'étrange rencontre de Bénédicte, un jour d'été. La jeune femme peint une ruine de la propriété -la grange des Abadie- et va bouleverser la vie du jeune garçon. Désormais, atteint du virus de la création, il sera contraint d'écrire par crises successives. Sa compulsion le mine. Alors un jour il se décide à partir en quête de Bénédicte, pour qu'elle réponde aux multiples questions qu'il se pose, et peut être le guérisse de ce virus.
Avec Les Pierres de Mémoires, Philippe Nonie nous livre un récit à plusieurs niveaux. Ancrée dans la réalité, la description des ressorts d'un déterminisme social qui broie les êtres se trouve bientôt confrontée à l'irruption du merveilleux. Comme toujours chez l'auteur, la cohabitation de ces deux regards sur le monde se déroule avec un naturel confondant. Ainsi, ce beau texte navigue agréablement entre conte et roman. D’abord, Philippe Nonie nous brosse par touches larges quelque chose de la frénésie de celui qui crée. De l'auteur. Cette obsession qui dévore non seulement celui qui écrit, mais aussi l'entourage dès lors passé au second rang des préoccupations. Mais au-delà de cette autobiographie fictive, Philippe Nonie nous parle de mémoire, de transmission, de re appropriation de ses racines. Il nous dit que face à cette renaissance, les douleurs de l'enfantement ne peuvent s'éviter. Henri découvre par strates la vérité sur ce qui le relie au passé de sa famille, mais aussi que ce passé singulier résonne, vibre avec d'autres passés. Nos vécus, nos sentiments, nos douleurs sont uniques, intransmissibles.... et pourtant nous souffrons, nous nous émerveillons avec l'Autre. Avec cet étranger qui nous fait face. Malgré notre solitude humaine intrinsèque nous partageons ce que vit l'Autre. L'empathie est notre sort commun et c'est elle qui nous sauve de l'angoisse de la solitude radicale de nos existences.
Ce très beau roman nous émeut parce qu'il touche ce qu'il y a de plus universel en nous. Ayons le courage d'écouter ce qu'ont à nous dire les pierres de mémoire. 

Les pierres de mémoires, de Philippe Nonie aux éditions Paul&Mike

Cette chronique a été diffusée le 9 avril 2016 lors de l'émission Un jour, un livre, un auteur sur Radio Présence Lourdes.