lundi 5 octobre 2015

Passages, Prix Pyrénéen Binaros 2015

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Marie Bruneau et Bertrand Genier nous offrent dans ce très bel ouvrage en seize tableaux, seize lieux de passage au travers de la chaîne pyrénéenne qui constituent une sorte de trame tissant entre ces voyages nord/sud singuliers un ruban aux motifs semblables d'ouest en est. Entre Atlantique et Méditerranée, du franchissement de la Bidasoa à celui plus dramatique du col de Rumpisa les auteurs nous entraînent dans une suite d'errances magnifiques entre le XVIIème siècle et la première moitié du XXème.
Il ne s'agit pas ici d'un guide touristique, toujours soumis à la tentation d'une impossible exhaustivité, mais d'un vrai roman de voyage. Un roman de voyage comme il s'en écrivait au tournant du XVIIIème siècle, pointilliste, partiel, où l'émotion devant la nature et ce qu'elle nous dit des humains qui s'y agitent prend le pas sur la stricte description du géologue ou du botaniste. Dans la plus pure tradition du roman de nature, Passages n'a jamais cessé de me rappeler le superbe Danube de Claudio Magris ou l'excellent Le banquet des anges de Dominique Fernandez, parce que M. Bruneau et B. Genier se font ethnologues, historiens, poètes ou philosophes pour narrer ces instantanés de géographie humaine. Pour ce faire, ils convoquent bien entendu Louis Ramond de Carbonnière, le fondateur intrépide du pyrénéisme, mais aussi Georges Didi-Huberman, Henri Lefebvre, Théophile Gautier... Sans oublier Walter Benjamin qui acheva son existence de l'autre côté de la frontière, à Portbou rattrapé par la bête immonde qu'il tentait de fuir, à l'instar de beaucoup de belles âmes allemandes.
Tout au long de ma lecture je n'ai pu éviter de faire le parallèle avec l'actualité, parce que si les Pyrénées séparent et relient comme le souligne H. Lefèvre, ses pics altiers ont été les témoins muets de la migration désespérée de tant d'hommes et de femmes fuyant la barbarie ou simplement son autre compagne hideuse la misère. Roman de marche, donc, voilà peut être le qualificatif le plus approprié pour cet ouvrage riche en textes poignants et en images superbes. Roman de marche, parce que pour reprendre la belle phrase de Walter Benjamin qui sert de conclusion à ce livre : "La marche n'est pas seulement l'expression du désir d'atteindre un but, mais aussi la réalisation de ce désir."

Passages, les Pyrénées du Nord au sud et réciproquement. De Marie Bruneau et Bertrand Genier aux éditions Cairn. Prix Pyrénéen BINAROS 2015.

Cette chronique a été diffusée le 3octobre 2015 lors de l'émission, en direct du Salon du Livre Pyrénéen, Un jour, un livre, un auteur sur Radio Présence Lourdes.  

mercredi 16 septembre 2015

La fête de l'Humanité


Pour un auteur il y a un plaisir certain à être invité à la Fête de l'Huma. D'abord parce qu'il s'agit d'un très large rassemblement de personnes dont il peut espérer toucher la curiosité. Ensuite parce que c'est l'événement le plus important de la rentrée, sur le plan politique certes, mais aussi sur le plan culturel. Il y a un mélange d'anxiété, bien compréhensible, et d'excitation presque enfantine au moment de concrétiser ce qui au départ n'était qu'une proposition abstraite de la directrice d'édition.

Soleil éblouissant a la descente du RER. A la gare du Bourget l'organisation est impeccable. Panneaux d'affichages dirigeant la marée humain, qui se déverse de la noria de trains, vers le parking transformé en plateforme d'embarquement, où patientent des navettes. Service d'ordre bon enfant qui veille à ce que la foule suive bien les couloirs zigzagants matérialisés par des barrières mobiles. Nuée d'agents RATP qui organisent la montée et le départ des bus gratuits. Militants goguenards proposant les vignettes d'entrée au tarif préférentiel à ceux qui n'ont pas pris la précaution de venir équipés. Dame ! À la billetterie il en coûtera dix euros de plus. Il est encore tôt et la gourmandise de l'écrivain prend le dessus. Réfrénant mon élan, je m'installe dans un coin pour observer la masse de gens qui marche hardiment vers les véhicules.
En ce premier jour de la fête, ce qui frappe c'est la jeunesse de cette foule. L'a priori faisait attendre plutôt des militants d'âge moyen, et voici que débarquent des centaines de jeunes femmes et hommes, la vingtaine insouciante. Par grappes joyeuses, ils traînent un attirail de campeurs qui n'aurait pas déparé en 1936 pour l'inauguration des premiers congés payés. Foule bigarrée, bavarde s'interpellant pour lier connaissance. Et parmi ces groupes, des adultes et des seniors, composent une mosaïque intergénérationnelle. Mais il faut s'arracher à cette observation émouvante pour prendre aussi le chemin de La Courneuve. Dans la navette nous avons été ventilés au mieux pour qu'il n'y ait pas de bousculade. Les places assises se remplissent rapidement, jeunes et moins jeunes mêlés. Parmi les derniers arrivants des seniors, spontanément deux jeunes gens se lèvent et offrent leur place. La conversation s'engage, le tutoiement s'installe comme une évidence. Oui, vraiment, la fête de l'Huma est une manifestation populaire.

Passé les points de contrôle où des dizaines de bénévoles ornent votre poignet du sésame - rouge pour les bâtisseurs, entendre organisateurs et invités qui construisent la Fête - vert pour les quidams - le visiteur novice aborde enfin le lieu tant convoité. Ce qui frappe c'est la profusion de panneaux indiquant les directions, Village du Livre, Village du Monde, Agora sont les premiers noms qui s'imposent à la vue. Ce n'est qu'en s'enfonçant dans la vaste esplanade plantée de tentes qui côtoient nombre de bâtiments en dur, que le visiteur prend la mesure de la Fête. Une vraie ville. Plus tard, à l'occasion de tel ou tel rendez-vous pour signer dans un des stands ou pour participer à un débat il en découvrira l'ampleur réelle. Si on n'y prend garde, il est facile de se perdre, alors on lève le nez du bitume et l'on découvre que cette véritable ville éphémère est quadrillée de rues et d'avenues rendant hommage à des personnalités politiques radicales. On y croise Angela Davis, Salvador Allende et tant d'autres figures du refus de l'injustice.
La foule multicolore qui tout a l'heure affluait vers les navettes, parcourt ces rues et avenues. Certains se dirigent avec détermination vers une destination impérieuse, d'autres hésitent, avancent prudemment scrutant les repères, un peu comme de nouveaux collégiens lors de la découverte d'un établissement encore inconnu. Bien que rien n'ait vraiment commencé flottent déjà les arômes de grillades et l'on aperçoit de petits groupes se constituer autour de verres de vin ou de bière à même le zinc des tentes blanches accolées les unes aux autres. Les interpellations fusent et le nouveau venu comprend rapidement qu'une longue camaraderie lie ces femmes et ces hommes, ici ou dans une autre vie qui nous reste inconnue et impénétrable.

Si le vendredi le soleil était généreux et brûlant, samedi matin une pluie fine noircit l'asphalte. Au dire des anciens, une fête de l'Huma sans pluie, ce n'est pas une fête de l'Huma. Donc le cru 2015 ne déroge pas à la tradition.  L'espace entre la descente des navettes et les sas de filtrage est occupé par de nombreux vendeurs à la sauvette qui proposent des chapeaux parapluie multicolores. Passé l'entrée de la Fête proprement dite, quelques vendeurs vendent eux de vrais parapluies. La fine pluie qui avait accueilli les visiteurs au matin s'était rapidement transformée en trombes d'eau virevoltantes. Assis à notre place nous pouvons voir la foule se raréfier dehors, tandis que les allées bordant les stands se remplissent de grappes humaines ruisselantes. Rapidement les allées du salon se trouvent recouvertes d'une fine pellicule d'humidité, comme si les toits du hall étaient devenus perméables. Si d'aventure il est nécessaire de se rendre ailleurs, l'imprudent marcheur est bien vite arrosé copieusement se retrouvant, arrivé à destination, trempé comme après la douche, - sauf qu'on la prend rarement totalement habillé -. C'est ainsi que imbibé jusqu'à la peau par le déluge moqueur, il comprend pourquoi les vendeurs de pèlerines en plastique ont occupé rues et avenues fort opportunément. Porteurs d'une mémoire ancestrale sur la façon dont il pleut sur le Parc Paysager de La Courneuve le second week-end de septembre, ils deviennent des sauveurs providentiels pour les pauvres novices dont fait partie votre humble narrateur.

Parmi tous les moments forts de cette participation pour la sortie de mon livre, il y a samedi la séance de présentation à la CGT de Paris. Au début le novice se retrouve à devoir gérer l'urgence, signer sur le stand de sa maison d'édition aussi longtemps que possible puis se rendre aux différents rendez-vous concoctés par sa directrice. C'est ainsi qu'il accumule les kilomètres de marche et parfois arrive très en retard...  Pourtant, l'expérience aidant, il anticipe et peut même trouver le temps de grignoter un couscous savoureux avant d'arriver à bon port.
Nous voici donc à l'heure et revigoré par la généreuse portion épicée sous la tente de la CGT de Paris, où nous accueille Patrick, un des auteurs du recueil de nouvelles Franco la Muerte dont c'est la sortie et impresario accidentel du groupe musical opportunément baptisé Los Republicanos. Ils sont 6 musiciens autour de Pierrot Domengés le chanteur et un des auteurs de nouvelles du recueil. Malgré la pluie une petite foule est venue s'installer autour des quelques tables sous la toile. Une, deux puis trois chansons emblématiques de la guerre d'Espagne s'enchaînent au son des guitares électriques, du cajon et de la clarinette. Puis Patrick prend la parole pour présenter le recueil. L'assistance écoute avec attention. De nouveau deux chansons et c'est à moi de parler. Je présente rapidement le livre, décrit le contexte qui s'enracine dans un épisode sordide de ce régime abject. Je raconte les enfants arrachés à leurs parents républicains, dont certains seront exécutés, pour être placés dans des familles de dignitaires de régime... Le silence est absolu, les visages sont graves, quelques regards humides à l'évocation de cette tragédie. Je remercie et me retire de scène, un bref moment d'émotion s'installe, puis de nouveau la musique qui nous redonne vie... Les musiciens ont instinctivement gardé en finale "El pueblo unido" de Quilapayun. La petite foule reprend le refrain. Timides au début, les voix s'amplifient progressivement. Debout les musiciens ont repris le refrain après la dernière strophe, l'assistance se lève aussi galvanisée. Les poings au ciel s'agitent au rythme du slogan, la musique s'est tue, ne restent plus que ces voix scandant : "El pueblo, unido, jamás será vencido", encore et encore, dans l'espoir, peut-être, que cette scansion hypnotique puisse, à elle seule, rendre justice à toutes celles et à tous ceux dont on a ainsi brisé l'existence.

mercredi 9 septembre 2015

Nouvauté 2015 Jour de Colère

Il est tout chaud. C'est le nouvel opus du Commissaire Ney, Jour de Colère. Dans cette nouvelle enquête il est question de religieuses pas si catholiques que ça, d'enlèvement étatique d'enfants et de silence. Beaucoup de silence, celui des églises certes, mais aussi celui de la culpabilité. Il y a de la haine, de la violence, mais aussi de la souffrance et une forme d'apaisement. Entre Nancy et Madrid, le commissaire Ney devra rester lucide pour ne pas échouer à démêler l'écheveau du drame initial.

Le roman est publié aux éditions Arcane 17, il sortira nationalement le 8 octobre. Mais d'ici là des privilégiés auront l'occasion de le lire s'ils viennent à l'une des signatures prévues.
Voici les dates pour cet automne 2015 :

11 et 12 septembre à la Fête de l'Huma (La Courneuve) sur le stand des éditions Arcane-17.
13 septembre au Livre sur la Place à 54 Nancy (Place de la Carrière) sur le stand de la librairie Didier.
3 et 4 octobre au salon du Livre Pyrénéen de 65 Bagnères-de-Bigorre sur le stand de mon éditeur Arcane-17
10 octobre Salon du livre Profane et Sacré à 65 Lourdes. 
21 et 22 novembre au Salon Lunélivre à 54 Lunéville.

À bientôt fidèles lecteurs. 

http://www.editions-arcane17.net/content/jour-de-colere


vendredi 28 août 2015

La feria de Puente-Genil

Champs d'éoliennes blanches tournant paresseusement ou fermes solaires projetant leur ombre gigantesque brisent parfois la monotonie de cette haute plaine qui sépare Jaén de Puente Genil, notre prochaine étape. Terre grise, caillouteuse, oliviers à perte de vue, rien ne différencie ce paysage andalous de celui entrevu sur des centaines de kilomètres les jours précédents. Le ciel d'un bleu presque translucide irradie vers nous la fournaise, et les grappes de cumulus d'un blanc étincelant nous narguent en le traversant d'un horizon à l'autre, leur précieux liquide, tant convoité, jalousement conservé pour on ne sait quelle autre contrée bénie des dieux. Narquoise, même leur ombre rapide glisse subrepticement loin de nous. Par bonheur l'étape est courte et nous voici déjà presqu'arrivés.

Ce qui frappe de prime abord ce sont ces rues perpendiculaires qui échancrent la longue avenue rectiligne. Les percées dégagent la vue vers un horizon incertain dont l'approche se perd dans des friches rocailleuses d'une belle couleur roussillon. Terre brûlée où l'œil cherche en vain la moindre trace de végétation. Le voyageur peut se projeter par l'imagination dans la peau d'un oiseau admirant de haut ce damier strictement tracé, écrasé de soleil, ceint de part et d'autre par ces stériles étendues rouge doré. Seules les stridulations entêtantes des grillons animent la longue échappée entre les façades blanches aux fenêtres occultées par les persiennes. Les trottoirs s'étirent déserts, la chaussée semble plongée dans une apnée interminable, l'air vibre d'une attente fébrile. Tout ici résonne de cette suspension inquiète qui irrigue les prémices du duel, avant même que ne paraissent les silhouettes indistinctes des deux protagonistes, avant même que ne démarre la lente progression réciproque, yeux rivés dans les yeux, mains suspendues au dessus des colts. Moment irréel avant le basculement dans le feu et la violence. Oui, le visiteur a l'impression dans ce décor un peu irréel que la scène tragique ne va pas tarder à se réaliser. Fort heureusement, l'attente se poursuit. La rue demeure exempte de présence vivante. Il n'y a ni homme ni bête qui se hasarde à déambuler sous un soleil aussi implacable.

En revanche, à la nuit tombée, les cafés s'illuminent, les balcons bruissent de mille conversations, tandis que les avenues se remplissent de voitures et qu'une foule nonchalante déambule sur les trottoirs. Cependant, un observateur attentif constaterait qu'aussi bien les voitures que les piétons     échappent à l'agitation désordonnée - habituelle en pareille circonstance - mais semblent, au contraire, converger vers une direction commune sous l'emprise d'une volonté inconnue. S'il leur emboîtait alors le pas, il arriverait assez vite devant une Grande Arche puissamment illuminée par laquelle s'engouffrent les centaines de piétons. C'est l'entrée de la Feria qui, quatre jours durant, va égayer jusqu'au petit matin la vie nocturne de la citée alanguie.

Le seuil franchi, nous sommes accueillis par de multiples baraques de foire qui proposent soit des sucreries, soit des jeux d'adresse pour petits et grands. Plus loin, se dressent des chapiteaux plus ou moins grands. Ce sont des casetas tenues majoritairement par des peñas, associations typiquement espagnoles dont les adhérents s'adonnent à des activités sportives, culturelles ou religieuses. En règle générale l'accès de ces casetas est réservé aux membres et à leurs invités. D'autres casetas sont ouvertes à tous, mais libres d'accès ou réservées elles s'organisent toutes autour d'un bar, d'un côté des tables pour boire et manger, de l'autre une scène surplombant un espace vide pour danser ou simplement regarder les artistes. Une foule bigarrée trône aux tables, mélange étonnant de générations, mais aussi de groupes. Il n'est pas rare de voir une famille nombreuse s'installer à une table et déborder sur les places libres d'une autre sans que cela suscite le moindre regard de ceux déjà en place. Les plats de tapas, copieux atterrissent comme par magie, tandis que virevoltent les cañas de cerveza et les bouteilles de vino de Montilla.

Ce qui frappe le visiteur occasionnel, c'est le bruit. Celui des climatiseurs installés aux extrémités des tentes, la musique diffusée à son plus fort niveau et, tentant de couvrir le tout, un brouhaha de conversations rebelles. Si d'aventure, le visiteur cherche à s'évader pour chercher un peu de silence, il en sera pour ses frais. En effet, au delà des casetas se dressent les maquinas, les manèges pour petits et grands. Ici aussi les sonos tonitruantes, les compresseurs et les machineries constituent un bruit de fond qui submerge les oreilles. Tandis que les lumières crues des attractions noient le paysage dans une sorte d'ambiance extraterrestre.

Au petit matin, ivre de bruit et de vin chacun s'en retourne. Le ciel cristallin s'éclaire lentement d'une lueur iridescente.  On s'arrête alors autour d'un petit étal empestant la friture pour acheter un cornet de churros que le cuistot encore ensommeillé enveloppe dans du papier journal. Un gobelet de chocolat brûlant dans une main, les churros dans l'autre on cherche un banc providentiel pour déguster ce petit déjeuner improvisé. Et là, face au soleil levant, goûtant pleinement le mélange de saveurs, on a l'impression d'être le roi du monde.

jeudi 27 août 2015

Andaluces de Jaén

La chaleur vous suffoque sitôt quitté le cocon protecteur de la voiture. Sur la place où se dresse l'hôtel les terrasses commencent à se remplir d'une foule bavarde attablée devant des rafraîchissements et des assiettes de tapas. La nuit vient de tomber, rapide. La progression de l'obscurité était au diapason de celle des voyageurs qui traversaient les faubourgs vers le centre de Jaén. Les larges avenues des quartiers modernes ont fait place aux rues de plus en plus étroites et escarpées du casco viejo. Les façades aussi ont changé de physionomie, plus petites, chaulées, elles s'ornent d'oriels ouvragés dont les jalousies laissent filtrer un peu de l'éclairage intérieur. De belles grilles chantournées protègent les autres fenêtres. Si d'aventure on en doutait, ces détails montrent bien que nous sommes en Andalousie.

Dans toutes les villes il y a des lieux offrant une vision originale. A Jaén il y a certes le parador situé sur le mont dominant la cité, mais au cœur même de la vieille ville la terrasse de l'hôtel Xauen émerveille le touriste curieux. Là, au septième étage du bâtiment, prolongeant un bar largement vitré on trouve une plateforme surplombant le vieux quartier. Si on se donne la peine de glisser son regard vers l'abîme on aperçoit des patios ombragés, des terrasses improvisées où, là, sèche du linge, là-bas, s'étalent chaises dépareillées et tables branlantes. Mais le spectacle le plus éblouissant nous est offert, d'une part par la masse imposante de la cathédrale qui découpe la silhouette baroque de ses deux tours surmontées de coupoles qui flanquent le galbe pesant de sa façade saint sulpicienne sur le ciel délavé, d'autre part par sa contrepartie sourcilleuse qu'est le château fort qui couronne la cime abrupte, dominant à la fois les quartiers profanes et les nombreux clochers des chapelles et églises de Jaén. Plus près, encadrant la place devant l'hôtel, les toits vernissés des immeubles en contrebas brillent avec éclat sous le soleil de plomb malgré l'heure matinale.

Il est onze heures et le soleil brûlant écrase la ville, impérieux. Nous avons rendez vous avec Ramón, notre guide. Pour l'heure, exceptionnellement il ne nous introduira pas dans les nombreuses églises et chapelles expiatoires de la cité, mais il nous convie à une promenade dans le temps et l'espace vers les bains maures. Nous errons parmi les façades chaulées de petits immeubles immémoriaux. Les rues, si étroites que nous devons nous pousser lorsqu'une voiture s'y aventure laborieusement, offrent une fraîcheur bienfaisante car elles sont à l'ombre pour quelques heures encore. Entre les îlots habités des percées exiguës partent à l'assaut de la montagne, en vertigineuses volées de marches abruptes. La distance entre les façades miséreuses est si faible que les linges multicolores des vis-à-vis se mêlent au moindre souffle d'air.   Autrefois quartier juif, il est possible de voir encore sur certaines façades, près de la porte d'entrée, l'étoile de David gravée sur la pierre calcaire.
Nous voici sur la parvis du Palacio de Villardompardo dont le sous-sol abrite les restes des bains maures. Construit au XVII éme siècle, les architectes du vaste bâtiment n'ont eu aucun scrupule à asseoir les fondations sur les nombreuses salles que comptent les bains. Aujourd'hui il est possible de se promener au gré des envies, passant de l'antichambre, où les utilisateurs pouvaient acquérir les produits nécessaires aux ablutions, vers les différents bains à travers les vestiaires. Les belles pièces recevaient le jour par de petites fenêtres percées dans la voûte cintrée. Un système ingénieux, mû par les officiants, permettait, en posant des verres colorés sur les petites ouvertures circulaires, d'obtenir des effets lumineux propres, selon les médecins de l'époque, à maintenir la santé et le bien-être des baigneurs. Contrastant avec le feu extérieur, ici règne une douce fraîcheur apaisante, tandis que l'épaisseur des murs protège des bruits de la cité. Et c'est à regret que le visiteur abandonne ces lieux, que son imagination peuple de fantômes bavards et rieurs.
Plus loin, remontant la rue à peine plus large que les précédentes se dresse l'église de la Magdalena. Largement plus ancienne que la cathédrale, elle a conservé l'appareil de maçonnerie arabe et la tour carrée classique dans ces contrées d'Al-Andaluz. Flanquée d'un cloître, elle s'ouvre sur la rue par un vaste porche cintré. Le passant peut alors, s'il a la chance que les lourds battants de bois patiné soient ouverts, admirer l'éclat azuréen d'une grande vasque qui orne la cour centrale, en contrebas de la terrasse donnant accès à la nef. Au long de notre chemin pour parvenir aux bains maures, nous avions déjà été frappés par le nombre de fontaines qui rythmaient notre progression. Cette profusion d'eau, contrastant avec l'aridité de la plaine environnante, s'expliquait d'après Ramón notre guide par les nombreuses sources que recelait le piton rocheux. Cette richesse étonnante avait conduit les premiers bâtisseurs de la ville à l'accrocher sur ces flancs abrupts, afin d'en bénéficier. Voilà aussi qui expliquait le nombre de villages perchés sur des pitons apparemment inhospitaliers que nous avions vus sur notre route la veille. Bien entendu, aujourd'hui l'extension considérable de la ville nécessite des ressources d'une autre taille.

Encore une fois la route poussiéreuse file au milieu des rangées d'oliviers gris vert. Peu à peu la Sierra jete ses monts abrupts comme des avant-gardes destinées à nous ralentir. Mais la route serpente obstinée entre les replis de plus en plus serrés et aigus. Au détour d'un virage plus large que les autres s'offre un magnifique point de vue. L'air de rien nous avons grimpé allègrement et l'esplanade aménagée sur un contrefort dévoile au loin Jaén tandis que notre regard plonge vertigineusement sur une pente presque verticale vers la mer d'oliviers, d'où émergent de ci delà la silhouette blanche d'un cortijo ou les pans ruinés d'un quelconque abri pastoral. Poursuivant l'ascension la route devient plus étroite, taillée entre des pans minéraux elle surplombe le lit asséché et rocailleux d'une rivière que l'on imagine tumultueuse après la moindre pluie d'orage. Enfin, après avoir traversé quelques tunnels creusés a même la roche nous atteignons la vaste étendue d'eau que retient un barrage à voûte de taille moyenne qui barre la vallée entre deux contreforts détachés de la masse rocheuse, tels les bastions d'une forteresse naturelle. L'exceptionnelle canicule qui a frappé l'Espagne quelques dizaines de jours plus tôt  a accentué les effets de la sécheresse. La surface du lac s'étale, miroir d'émeraude figé, plusieurs mètres au dessous des laisses, témoignant de la perte du précieux liquide. Cette retenue alimente Jaén et ses environs en eau. Porté par on ne sait quelle étrange nostalgie, Ramón laisse échapper "Comme quoi Franco a fait aussi de bonnes choses pour l'Espagne !" Et l'étranger perplexe, se souvient des milliers de prisonniers politiques assignés à des chantiers titanesque, au seul tort d'avoir cru à un monde humain où la Loi serait la même pour tous. Il imagine sans peine ces modernes esclaves, creusant avec des outils sommaires les tunnels qu'il a précédemment traversés. Il suppute le nombre d'entre eux qui dorment, anonymes, enterrés dans des fosses communes aujourd'hui oubliées. Tout cela pour la "grandeur" d'une Espagne éternellement figée dans le passé, et surtout pour la fortune des soutiens du régime dictatorial. Fort heureusement la vérité est toute autre, délaissé par le régime franquiste ce coin d'Andalousie s'est doté de ce réservoir vital au moment de la Transición, c'est à dire après la mort du dictateur.

mercredi 26 août 2015

Sur la route de Jaén


La route file, tantôt rectiligne, tantôt sinueuse, sous un soleil de plomb. Depuis Despeñaperros elle plonge inexorablement vers la plaine. La chaleur est étouffante et l'air vibre faisant ondoyer le paysage aride qui enchâsse le long ruban d'asphalte jusqu'aux crêtes abruptes, qu'attaquent imperturbables de longues rangées d'oliviers centenaires. Pour le voyageur d'aujourd'hui le massif de  Despeñaperros, frontière climatique invisible mais ô combien réelle entre l'Espagne européenne et l'africaine, est un banal tunnel routier qui engloutit la quatre voies. Pourtant il y a trente ans à peine on y suivait des camions asthmatiques, peinant à gravir les raides lacets qui escaladaient le massif. La fumée noire des échappements, les hoquettements des carcasses maflues aux fenêtres desquelles on apercevait des chauffeurs en marcel maculé de gazole, les hautes ridelles aux bâches salies, donnaient à voir une répétition du "Salaire de la peur". Et la voiturée frémissait, partagée entre peur et excitation lorsqu'un tronçon plus large permettait enfin de dépasser le véhicule traînant qui, avec courtoisie, frôlait l'abîme pour faciliter la manœuvre. 

La plaine, ou plutôt le plateau car on se situe entre 700 et 800 mètres, s'étire jusqu'à perte de vue, beige, striée de longues lignes d'un vert grisâtre. Les oliviers, par milliers, emplissent le paysage de leurs troncs torturés aussi loin que le regard porte. Au loin, quelque village aux maisons blanches se blottit contre un éperon rocheux. Mais la plupart du temps ce ne sont que longues colonnes d'arbres quadrillant cette terre aride. Parfois, un tracteur au travail soulève un large nuage de poussière grise dérivant vers la route pour finir sur les carrosseries des rares véhicules. De temps à autre la monotonie des champs d'oliviers est rompue par la présence d'une finca isolée au coeur de l'oliveraie. Alors, le voyageur s'étonne que l'on puisse vivre ainsi, perdu au milieu de nulle part, entouré de cailloux arides et d'arbres secs que nul animal ne semble fréquenter. De même, l'apparition d'une station service flanquée de son traditionnel restaurant dans ce vide humain semble incongrue. Et l'on se plaît à penser que si les moyens de transport ont changé depuis le seizième siècle, les antiques posadas qui offraient le couvert au voyageur et la ration de son à sa monture se sont adaptées. Ici la salle à manger sombre est fraîche, les plats simples sont encore ceux qui se mangeaient aux siècles passés. Si la cheminée a disparu, les jambons suspendus, l'odeur d'épice et de ragoût flotte toujours au dessus du long comptoir en bois brun derrière lequel l'aubergiste a troqué sa blouse sale contre le tablier noir des garçons de brasserie. 

Fidèles à la tradition, mais plus vraisemblablement aux conditions climatiques, les vastes espaces de la Mancha que traverse le voyageur sont plantés de centaines de troncs immaculés aux pales tournant paresseusement, comme engourdies par l'atmosphère torride. Mais contrairement à l'époque du "Chevalier à la triste figure" ce ne sont plus des régiments de moulins à vent produisant l'huile d'olive, seulement des champs d'éoliennes. Pourtant, de temps à autre, perchés au sommet d'un promontoire rocheux deux ou trois cylindres de pierre blanchie à la chaux, coiffés d'un cône de chaume délavé par les années, rappellent que ce fut une terre à moulins. Hélas, les voiles ôtées, révélant le squelette de bois des pales indiquent que désormais ces derniers vestiges d'une époque révolue sombrent lentement dans l'oubli. 

Soudain les crêtes isolées qui égayaient parfois la plate étendue poussiéreuse se transforment en une barrière rocheuse que la route longe. Nous voici arrivés près de la Sierra Morena. Bientôt nous dépasserons Valdepeñas quittant alors la Mancha pour l'Andalousie. Le paysage devient plus chaotique, sans parvenir à se débarrasser des oliviers. La plaine se resserre entre des monts escarpés et rocailleux. L'un d'entre eux se dresse presqu'isolé, couronné d'une citadelle menaçante. Contre son flanc pelé une ville blanche s'accroche, semblable aux antiques cités maures. Nous voici arrivés à Jaén.   

jeudi 2 juillet 2015

Jour de colère, le choix d'une couverture.


Il est là, semblant surgir de la droite du cadre. Peut-être à genoux ou assis sur une pierre. Est-il nu ? Couvert de cendres ? En tout cas son corps noueux semble émerger d’une tombe, les chairs de couleur ocre maculées de gris cadavérique. Hirsute, sa tignasse chenue encadre un visage aux yeux exorbités. Des yeux dont le regard fixe un point loin derrière vous. Des yeux hagards, concentrant en eux l’effroi le plus total. Il est seul à se détacher sur un fond à la noirceur mortelle. Seul ? Non, car il tient dans ses mains le cadavre d’un adolescent, sanguinolent, décapité et dont il dévore un bras. Ce tableau terrifiant de violence est le Saturne dévorant un de ses enfants, que Francisco de Goya peignit à même les murs de sa maison, la Quinta del Sordo, dans la périphérie de Madrid vers 1820. Une œuvre noire, une œuvre d’un pessimisme radical qui représentait peut-être l’allégorie de ce que venait de vivre l’Espagne durant les quinze dernières années : entre invasion napoléonienne, confrontation des libéraux aux Bourbons absolutistes et enfin intervention de la Sainte Alliance pour donner la victoire définitive aux Bourbons. Une guerre civile sans merci, qui préfigurait à un siècle d’écart le coup de force du national-catholicisme dont les bras armés s’appelaient Franco et la Phalange (ironie de l’histoire avec l’aide des mêmes parrains – l’Allemagne nazie et l’Italie [héritière de l’Empire Austro-Hongrois] intervenant directement, tandis que la France socialiste baissait pudiquement les yeux -).
Et la figure de Saturne qui émascula son père, rappelle métaphoriquement qu’un Pronunciamiento c’est d’abord l’abolition de la Loi comme instrument de l’équité et son remplacement par l’arbitraire du vainqueur. Parce que le Père dit la Loi et qu’il a pour fonction de la faire respecter. Mais, la Loi étant abolie, de même que Saturne avait privé son père, Uranus, de son pouvoir, n’importe lequel de ses propres enfants pouvait l’imiter. Il n’y avait pas d’autre solution que de les dévorer pour éviter leur trahison. Geste effrayant, dont même le dieu tyrannique conçoit de la terreur. Ainsi, le franquisme, terrifié à l’idée que son geste de violence fondateur ne se retourne contre lui, justifie-t-il ses plus abjects projets. Annihiler les enfants de la République est à la fois une nécessité vitale pour le tyran, mais aussi une façon d’exorciser sa propre infamie. Ogre qui se repaît non pour calmer une faim physique, mais une angoisse existentielle. Dévorer pour ne pas avoir à affronter les regards de ceux qui demanderont justice. Dévorer pour oublier le crime fondateur, le meurtre de la Loi.
Voilà pourquoi, il s’est très rapidement imposé que cette thématique du Saturne dévorant un de ses enfants était emblématique du roman Jour de colère, Dies Irae, Dies Illa. Mais la vision terrifiante de la scène que nous livre Francisco de Goya doit être médiatisée, transférée dans un contexte plus moderne. C’est à ce travail que s’est attelé le graphiste Jean Mosambi, aboutissant à la couverture que nous avons finalement retenue. La stylisation du personnage de Saturne, les résonnances des couleurs orange, fauve et noir, les ruptures entre police, casse et couleur du titre, tout cela induit une impression de dynamique fiévreuse. Et le geste saisi au moment irréversible où la victime tombe vers son destin, stylise la violence de l’acte.

C’est à l’érudition d’un ami très proche, Jean Marc, que je dois la découverte de ce tableau de Goya. En effet, je lui avais à peine envoyé pour lecture critique les quatre premiers chapitres du tapuscrit en cours de rédaction qu’il me faisait parvenir un petit mot accompagné d’une reproduction de cette œuvre. Cette image* m’a accompagné pendant le reste du travail, alimentant mon écriture au même titre que l’ambiance madrilène.

* visible à cette adresse http://www.defursen.com/Files/30781/Img/08/Francisco_de_Goya-Saturne_devorant_un_de_ses_enfants.jpg