mercredi 2 janvier 2013

Étrange rencontre. II- Un refuge dans le blizzard

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De son sommet, je vis briller à quelque distance une lumière pâlotte. Délaissant mon véhicule désormais inutile, je me dirigeai vers cette lueur avec l’espoir de trouver un téléphone pour avertir mon ami à Gérardmer de ma mésaventure. Le vent glacial me giflait avec une violence inouïe. La chute de neige avait cessé, mais le ciel demeurait couvert de nuages opaques. Je titubai en escaladant les tas de neige qui parsemaient mon chemin. J’avançai incertain, car autour de moi l’épais manteau recouvrait tout, aussi bien la route que les champs, tandis que l’absence de réverbères plongeait les environs dans les ténèbres les plus compactes. Je percevais indistinctement les ombres plus profondes de bâtiments à droite et à gauche de mon parcours, mais ils étaient eux aussi exempts de la moindre lumière, comme s’ils étaient vides et abandonnés. Plusieurs fois je m’étais enfoncé jusqu’à mi-cuisse dans la neige, ce qui avait eu pour effet de me tremper complètement. Pour comble, je ne pouvais apprécier la qualité du sol sur lequel je marchais et je perdis l’équilibre, sans toutefois tomber, mais je m’étais tordu la cheville. La suite de mon chemin fut particulièrement douloureuse, des élancements violents traversaient ma jambe droite à chaque claudication. Seule la faible lumière au loin constituait un objectif à atteindre, perdu au cœur d’un océan d’obscurité profonde. Enfin, je parvins à l’endroit d’où émanait la lumière. Tâtonnant dans le noir, je m’éloignai de la lueur qui, en fait, me parvenait à travers une fenêtre, pour trouver une porte à laquelle frapper. Mes yeux habitués à l’obscurité me permirent de constater qu’il s’agissait d’un hôtel, j’y pénétrai et allai jusqu’à la lumière. Elle émanait d’un candélabre, où brûlaient plusieurs bougies, posé sur le comptoir de l’accueil. J’en conclu que l’absence de lumière dans tout le village était due à une coupure d’électricité, vraisemblablement consécutive à la quantité de neige tombée en si peu de temps. Je sursautai car un homme avait surgi dans mon dos, il était vêtu de grosse laine sombre et son visage était impassible. Il m’apprit que j’avais abouti à Plombières-les-Bains, où depuis le mois de novembre tous les hôtels et résidences étaient fermés. Pour couronner le tout, les rares habitants disséminés dans le bourg se trouvaient coupés du monde depuis le début de soirée. Constatant le piteux état où j’étais, le vieil homme eut pitié et me proposa de passer la nuit sur place, tout en me précisant que le confort serait des plus sommaires. Trempé et incapable de marcher davantage dans la neige épaisse, j’acceptai. Il s’excusa de ne pouvoir m’offrir ni repas ni vrai lit, puisque l’hôtel était fermé, mais il me conduisit à une grande pièce, qui devait servir de salon particulier en saison, dans laquelle flambait joyeusement un feu bienvenu. L’homme m’informa que je devrais partager le salon avec un autre naufragé. Ma fatigue et la douleur de ma jambe étaient telles que je ne me sentis pas le courage de rebrousser chemin.

Je me retrouvai rapidement installé devant les flammes vivifiantes, enroulé dans des couvertures de laine soyeuse, tandis que mes habits imbibés d’eau séchaient à côté de moi sur des dossiers de chaises. La pièce n’était éclairée que par la lumière violente des langues virevoltantes, et deux bougeoirs posés sur des meubles plus loin. L’ensemble ne parvenait pas à dissiper l’obscurité dans laquelle se perdaient le mobilier et les murs. En attendant d’être débarrassé de l’humidité qui collait à ma peau pour pouvoir bander ma cheville douloureuse, je me laissai aller à la somnolence. J’en fus tiré par un mouvement furtif dans un coin du salon, j’avais oublié que je partageais le lieu avec une autre personne. L’homme s’excusa de m’avoir réveillé, puis il raconta brièvement son propre naufrage, quelques dizaines de minutes avant que je n’arrive moi-même. Il m’expliqua qu’il avait suivi notre hôte, et que celui-ci avait réussi à trouver un grand pain, du fromage, ainsi qu’une bouteille de bourbon. Mon compagnon, installa une petite table entre nous deux et s’asseyant lui aussi face au feu, il entreprit de nous servir à boire et de quoi remplir nos estomacs.
Si d’emblée, la présence d’un autre voyageur dans la pièce m’avait paru un inconfort inopportun, je dois avouer qu’au fil des minutes sa voix chaleureuse, la qualité de sa disponibilité vis-à-vis de l’infirme que je me sentais être, autant que l’intérêt de ses propos me le rendirent sympathique. J’en arrivai à accepter la perspective de cette cohabitation avec plaisir. Dehors, la neige s’était remise à tomber drue, tandis que le vent sifflait violemment contre les huisseries des fenêtres. Nous avions mangé avec appétit, et pour l’heure notre conversation se déroulait autour d’un verre copieux de liquide ambré aux senteurs boisées et au goût velouté. La nuit avançait et l’hôtel résonnait des milliers de craquements et bruits d’une vieille bâtisse soumise à si rude épreuve par les intempéries. 

Étrange rencontre. III- Veillée devant l’âtre

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Les vapeurs d’alcool aidant, nous en étions venus à des confidences, d’autant plus faciles que nous savions cette rencontre sans lendemain. Me voyant, grimacer sous la souffrance, mon compagnon proposa de me soulager. Avec d’infinies précautions, il souleva ma jambe blessée et enveloppa ma cheville de ses deux mains. La chaleur de ses paumes était douce, puis elle monta graduellement s’achevant par des picotements jusqu’au mollet d’un côté et l’extrémité des orteils de l’autre. Il resta ainsi un long moment, puis il reposa doucement ma jambe sur le tabouret où elle se trouvait auparavant. La chaleur persista, ainsi que les picotements puis tout s’estompa.

Nous étions coupés du monde, ou du moins le monde civilisé n’existait plus en dehors du cône étroit que délimitaient les éclats changeants des flammes de l’âtre. Les bougies avaient cessé de brûler, et toute la pièce hormis ce petit espace devant la cheminée était plongée dans une ombre profonde. La chaleur qui émanait du feu contrastait avec l’impression de froid glacial qui s’élevait dans notre dos. Même les deux fenêtres semblaient donner sur un autre monde, ténébreux, hyperboréen. Le noir le plus absolu régnait en dehors de la pièce. Jusqu’à la neige qui semblait dépourvue de cette fluorescence si commune que diffusent en halo caractéristique les champs enneigés. Nous étions entourés de ténèbres et de bruits furtifs. Soudain, nous entendîmes au loin s’élever un hurlement aigu, un long cri répercuté par l’écho, auquel vint répondre un second hurlement plus près, puis plusieurs autres dans le lointain. C’étaient des loups qui s’appelaient, regroupant la meute. Brutalement, la terreur ancestrale envahit mon esprit, tandis qu’avec flegme mon compagnon, attisait les braises pour revigorer le feu, puis y plaçait d’autres bûches.
Alors, se tournant vers moi, il commença un long récit qui restera gravé dans mon esprit jusqu’à ma dernière heure. Ce qu’il me décrivit durant cette longue nuit était terrifiant, car il me dévoila des dangers qui nous guettent, hors de portée de notre perception et pourtant d’une effroyable réalité. L’inconnu et ses semblables vivent cachés au milieu des hommes depuis des millénaires, dotés de pouvoirs que les autres humains n’ont pas. Génération après génération, ils attendent l’arrivée des Temps Obscurs pour accomplir leur Mission. Il me parla ensuite, jusqu’aux premières lueurs de l’aube des signes indiquant l’arrivée imminente de cet Âge terrifiant. Ses paroles firent se hérisser mes cheveux et je sentis un souffle maudit rôder autour de nous. L’abomination à laquelle nous sommes confrontés transformait en d’aimables contes la peur des loups dont j’entendais les appels angoissants au-dehors. 

Étrange rencontre. IV- L’étrange cadeau

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Sous la lumière blafarde du petit matin, j’émergeai transi d’un bref sommeil inconfortable dans la pièce glaciale. Le feu était mort et le froid s’immisçait lentement sous les couvertures dans lesquelles j’étais enroulé. Un jour grisâtre coulait chichement par les fenêtres. Je cherchai vainement du regard mon compagnon, mais j’étais seul dans la pièce. Un second verre et un autre couvert étaient les seuls vestiges attestant de sa présence. Sans eux j’aurais pu croire avoir rêvé tout cela, surtout lorsque je constatai que le flacon de bourbon était vide. Pour la première fois depuis mon arrivée, je pouvais voir le décor vieillot, aux couleurs fanées. Je remarquais les tâches d’humidité aux murs, les vitres brisées, les boiseries rongées par les moisissures. Mes vêtements étaient heureusement secs, aussi je les enfilai en grelottant. Je constatai que non seulement la neige avait cessé de tomber mais qu’un redoux relatif la faisait refluer. Je m’emmitouflai pour affronter le froid extérieur. Au moment de sortir j’aperçus sous la table, où l’inconnu et moi avions partagé le repas, une serviette en cuir de belle qualité. J’y jetai un œil curieux et constatais qu’elle contenait plusieurs liasses de papier, je l’empoignai pour la remettre à son propriétaire qui ne devait donc pas être loin, ou au pire au factotum en partant. Mais l’accueil était vide, la porte de l’hôtel battait sous l’effet du vent. En y regardant de plus près je constatai que tout était à l’abandon, la décrépitude des lieux montrait que la fermeture de l’établissement ne remontait pas à quelques semaines, mais au moins à dix ans. Je me rendis à l’évidence que mon compagnon d’aventure avait disparu, de même que le portier de cet hôtel. La nuit passée dans ce lieu improbable prenait une teinte d’irréalité, qui ne parvenait cependant pas à effacer la puissance terrifiante du récit que j’avais entendu. Un peu hébété je me glissai dehors et marchai vers ma voiture qui n’était qu’à une dizaine de mètres dans la rue. La petite ville dormait profondément, la plupart des maisons semblaient inhabitées car seules deux cheminées au loin laissaient échapper de minuscules volutes de fumée. Ce n’est qu’en prenant place dans la voiture que je remarquai que j’avais toujours en main le porte-document. Le maroquin était confectionné dans un cuir souple magnifiquement travaillé, aux dessins étrangement inquiétants. Je réalisai aussi que je venais de couvrir ces quelques mètres sans ressentir de douleur consécutive à mon entorse de la veille. C’était si anormal que je crus avoir tout rêvé. Pourtant mon médecin me confirma quelques jours plus tard que je portais bien les traces d’une entorse guérie. Il ne voulut jamais croire que cela c’était passé en l’espace d’une nuit.
De retour chez moi je consultais plus attentivement le contenu de la sacoche qu’avait abandonné mon compagnon. Elle contenait cinq récits qui prolongeaient ce qu’il m’avait dit sur l’existence des Enfants Arc-en-Ciel. Sont-ils des mutants ou des créatures nous ressemblant physiquement mais irrémédiablement étrangères ? Je ne sais toujours pas. Néanmoins, en cette nuit funeste où j’ai découvert leur existence j’ai acquis la certitude de leur présence parmi nous, indétectables. Sans trop savoir pourquoi j’ai l’impression tenace que mon étrange compagnon de naufrage m’avait confié ces récits pour les diffuser. Depuis ce jour, des ombres rôdent autour de moi. Pour me protéger ou s’assurer de mon silence ?

samedi 8 décembre 2012

La cité blanche.

Les façades blanches font face au Vieux-Port. Elles aveuglent le promeneur, surpris par tant de clarté. À l’autre extrémité du bassin, où somnolent des yachts placides, se détachent les formes trapues de la Tour Saint Nicolas qui fait face à la Tour de la Chaine. Les murs qui les flanquent cachent la mer. Il faut se glisser le long de la tour circulaire, puis grimper le bastion qui mène au Chemin sur le mur pour, enfin, apercevoir la ligne duveteuse des vagues que crée le vent du large. Au bout de la longue chaussée empierrée s’élève la Tour de la Lanterne, vestige médiéval dans cet ensemble du XVIIème siècle. À la droite du promeneur s’élèvent les façades dissemblables de petites maisons en pierres de taille calcaire, qu’animent des croisées étroites peintes d’un bleu profond. Arrivé au pied de la Tour aux volutes finement travaillées, il verra s’étaler le Quartier de la Chaîne aux ruelles étroites, que ceignaient autrefois les murs d’enceinte protégeant la cité des marins bruyants et bagarreurs. Le lacis entraine le visiteur dans un labyrinthe de venelles pavées, bordées de modestes maisons basses chargées de siècles, d’où il émerge aux portes de la cité opulente.

Ici, les rues sont plus larges, béantes sur un ciel d'azur incroyable. Tout du long, des façades de pierre blanche les enchâssent dans un écrin gracieux. Une foule nonchalante occupe l’espace, composée de touristes curieux et de natifs indolents. Les boutiques, nombreuses, offrent leurs étals aux regards blasés. Parfois, les galbes aériens d’un immeuble Renaissance rompent la monotonie des  alignements XVIIème. Étrangement la cité rappelle Saint Malo, mais en moins austère. Si les hôtels du XVIIème sont certes moins imposants parce que plus bas, c’est surtout la blancheur éclatante du calcaire qui contraste avec le gris triste du granit breton. Même la mer semble ici moins envahissante. Peut-être parce que la ville est construite au fond d’une large baie qui l’enserre douillettement, au lieu de narguer l’océan colérique à la pointe d’un éperon rocheux qui fend les flots tumultueux. D’ailleurs, ce qui frappe le plus c’est l’absence des senteurs marines. Pas de parfum iodé de varech, ni d’arôme salin. Nul cri de mouette non plus. Même si l’une ou l’autre rare silhouette blanche semble s’être perdue au dessus de l’écluse sur le canal de Rompsay qui alimente le Vieux-Port. Seul le tintinnabulement régulier des gréements sous le vent, indique la présence océane. De même que la longue silhouette blanche couronnée de vert du phare du quai Valin.
En fin d’après-midi, l’agitation se poursuit. Une foule joyeuse accapare les terrasses le long du Quai Duperré, se presse aux portes des restaurants de la place Barentin insensible à la fraicheur qui s’installe avec la bise venue du large. Le ciel s’obscurcit graduellement, tandis que s’intensifie l’éclat des projecteurs qui illuminent les monuments. Ce n’est que tard dans la nuit que la rumeur cessera, laissant place au silence nocturne, ponctué cependant des rires stridents de quelques fêtards retardataires ou le chant éraillé d’un quelconque pochard à la recherche de son gite. Alors, la tête remplie d’images lumineuses, le cœur apaisé, notre visiteur pourra se laisser aller à un repos mérité.



vendredi 7 décembre 2012

En route pour La Rochelle !


 Il fait encore nuit noire à Nancy quand le TGV s’élance. La ville se recroqueville sous le froid intense qui fait briller les chaussées verglacées. La neige annoncée n’est pas encore au rendez-vous, mais elle avance inexorablement vers l’Est. Pour l’heure, elle couvre généreusement les limites entre Lorraine et Champagne. Les passagers somnolent, malgré les lumières vives qui inondent le wagon. Quelques conversations feutrées constituent un arrière-fond monotone. Les double vitrages renvoient l’image de la cabine, miroir déformant qui occulte pour l’instant le paysage à travers lequel nous roulons rapidement. Paradoxalement, malgré la vitesse, le temps s’écoule au ralenti. Peu à peu, le jour levant brouille nos images de passagers inertes par des fulgurances sombres qui rayent le miroir de nos fenêtres. Puis la luminosité augmentant, le fond blanchâtre sur lequel surnagent nos images s’avère n’être que l’épais rideau de flocons tombant sur le décor qui nous accueille. Enfin, nos yeux, accoutumés à la faible lueur qui règne, nous montrent le lourd manteau de neige qui couvre la campagne à perte de vue. Par instant, retentit le claquement violent des congères qui, se détachant de la carrosserie profilée du bolide qui nous emmène, ricochent entre voie et châssis. Le bruit sec, qui fait sursauter les passagers, se répète à plusieurs reprises en baissant d’intensité, au fur et à mesure que les débris de glace reculent le long du serpent de métal qui file à toute allure.
Voici déjà la banlieue de Paris baignée d’une clarté glauque. Ici le manteau neigeux fond déjà, ce qui n’empêche pas le flot dense des voitures d’engorger les routes. Nous regardons, un rien condescendants, cet amas qui piétine de feu en feu. Le suave balancement de la rame fait place aux saccades inopinées que suscitent les changements d’aiguillages. Cette fois, c’est certain Paris approche. Ce rythme syncopé, ces crissements aigus sont le signe indubitable que nous approchons de la gare. Voici la Cité de la Musique, plus loin émerge la géode de la Cité des Sciences. Partout des immeubles résidentiels écrasent les avenues pourtant larges. Bienvenue à Babylone.
Le TGV vomit la foule de voyageurs sans discontinuer. Le millier de silhouettes noires submergent les quais de la gare de l’Est, tel un raz-de-marée. Et comme un fleuve humain, le flot ininterrompu se divise en multiples bras qui s’engouffrent dans chacune des issues ouvertes sur la salle des pas-perdus ; vers les stations de taxi pour les uns, vers les grilles donnant sur les trottoirs pour d’autres, en direction des tourniquets du métro pour les derniers. Le flot avance, une partie refluant vers les guichets violemment éclairés, tandis que l’autre traverse les portillons et se divise au gré des indications de couleurs criardes. Les couloirs succèdent aux escaliers. Mais toujours la même odeur. Odeur indéfinissable. Odeur si caractéristique, pourtant. L’odeur de métro, chaude, âcre malgré un fond d’épices inconnus. Modulée par les mouvements de l’air. En se laissant aller on pourrait la croire émanant d’un monstre souterrain, dont ce serait l’haleine nous frappant au gré de sa respiration. Et le grondement sourd qui fait trembler sol et murs des couloirs, serait sa voix caverneuse réclamant une nouvelle ration d’humains pour calmer son appétit insatiable.
Un peu plus tard... Un rayon de soleil insolent déchire les nuages et inonde de sa gaité la cabine du TGV qui démarre vers La Rochelle. Plus nous avançons vers l’océan, plus le ciel se dégage. Oubliée la grisaille, enfouis comme de mauvais rêves le givre et la neige. Le train nous transporte de l’hiver profond vers un automne de plus en plus jeune. Ce sont les arbres aux branches faméliques qui s’espacent parmi des milliers de futaies encore couvertes de feuilles fauves. Plus loin surgissent, inopinément, de larges brassées de boules de viburnum immaculées, scintillantes sous un soleil désormais vainqueur des nuages. La lumière est juvénile, impériale. L’impression d’aller vers l’été. Nous entrons en gare lentement. Le ciel est toujours vierge, la lumière presqu’aveuglante. À la descente, l’atmosphère paraît printanière, chargée de flaveurs entêtantes. Seulement quelques heures plus tôt, c’était l’hiver.

dimanche 2 décembre 2012

Destination La Rochelle

Après quelques mois de calme plat (du moins sur le plan littéraire) je renoue avec les signatures. Cette fois-ci ce sera à La Rochelle, lors du Salon du Livre qui se tiendra la semaine prochaine à l'espace l'Encan. J'y serai donc du vendredi 7 décembre au dimanche 9, sur le stand de mon éditeur Édilivre.
J'espère y rencontrer de nouveaux lecteurs, à qui faire connaître le commissaire Ney et découvrir un coin de France que je ne connais pas encore. Peut-être aurais-je aussi un peu de temps pour alimenter ce blog en direct.

A suivre...

samedi 3 novembre 2012

Les sentiers du Römersberg



Passées les dernières maisons d’Oberweiler, le promeneur se retrouve dans un paysage bucolique, composé de prés et de vergers encore verts, au travers desquels serpente paresseusement le Klemmbach. À droite de la route, le flanc de la colline se hérisse des ceps noueux, qui montent à l’assaut du sommet, d’où émerge l’antenne d’un relais hertzien. Par contraste avec le fond de vallée si verdoyant, les feuilles de vigne composent une mosaïque de camaïeux fauve. D’ici deux chemins divergent, le premier semble suivre le tracé de la route, tandis que le second s’enfonce parmi les rangées rectilignes de poteaux métalliques striant le versant caillouteux.
Si, délaissant la facilité du premier, le promeneur hardi s’engage dans le second il soufflera rapidement sous la raideur de la pente initiale. Puis graduellement, le rythme aidant, il se familiarisera avec la montée. Il aura alors l’impression qu’ici l’air est plus pur, la brise plus vivifiante. De chaque côté du chemin, les lignes de vigne s’ancrent au sol, parées encore de nombreuses feuilles que les premiers froids ont déjà rabougries. Ici où là, des vignerons travaillent encore, enlevant des feuilles mal placées, taillant du bois qui poursuit sa croissance. Pourtant, les vendanges sont achevées depuis longtemps et le vin bourru s’invite sur les tables, accompagné de cerneaux de noix, de cubes de fromage et de minces tranches de lard fumé. Cependant, le promeneur attentif constatera que certains pieds portent encore des grappes opulentes. Il verra aussi, que suivant les parcelles, les raisins sont d’un jaune presque translucide ou d’un noir métallique. Parfois, c’est presque toute une rangée qui a été épargnée par les vendangeurs. C’est que ce raisin survivant servira à créer le Eiswein, le vin de glace. Vin incertain car, pour récolter, il faut attendre qu’aient lieux les premières gelées, alors que le moindre orage un peu violent compromettrait irrémédiablement la cuvée. Mais vin au sucré sans pareil, nectar qui récompense amplement le viticulteur des frayeurs qu’il a vécues en attendant sa récolte. Plus haut, sur des parcelles davantage exposées au soleil généreux et au vent sec, notre voyageur pourra apercevoir des grappes dont les grains se fripent en développant une légère couche de moisissure dorée. Ceux-là serviront à confectionner de rares bouteilles de « grains nobles », fruits d’une vigilance experte transmise de générations en générations. Liqueur divine, issue de savoir-faire exceptionnels alliés à un amour inconditionnel de ces arbustes généreux.
Tandis que le marcheur admiratif progressera dans la longue ligne droite qui l’avance vers le sommet, ses yeux éblouis contempleront la large vallée du Rhin que, lentement, découvre l’échancrure des collines du piémont de la Forêt-Noire. Si la clémence des cieux lui est favorable, il découvrira sur l’autre rive du fleuve argenté, presque à portée de main, les villages alsaciens qui s’étirent sous les jeux de lumière de quelque nuage flirtant avec le soleil radieux. Son regard glissera alors vers l’arrière fond lumineux sur lequel se découpent, comme des ombres, les croupes arrondies des ballons vosgiens. Plus loin encore, plus haut, s’étireront de longs nuages effilochés planant au-dessus de la Lorraine, bien que de cet endroit rien ne permette de s’en assurer. Poursuivant sa montée, au moment où l’on s’y attend le moins, le ruban rectiligne s’incurve franchement et l’ascension se poursuit, mais avec les plis de la haute vallée comme décor. Finie la perspective s’étendant au loin. Maintenant ce sont les dégradés de vert qui composent une toile mouvante. Badenweiler se cache parmi les bosquets, assoupie au milieu des plis et bosses de la Forêt-Noire qui s’avancent jusqu’ici. Au cœur de cette luxuriance verte, éclatent des gerbes d’un roux incandescent, ponctuées de gouttelettes dorées. Parfois, c’est tout un large bosquet flamboyant qui s’agite au gré du vent, découvrant entre ses éclats lumineux la masse élancée d’un sapin immobile, tache presque noire sur cette profusion de couleurs claires. Notre marcheur s’enhardit vers ces bois hypnotiques, se retrouvant bientôt sous le couvert de feuillus bruissant de mille conversations entrelacées. Puis, la forêt s’épaissit, les troncs de chênes, de hêtres, font place aux fûts plus sombres des conifères. Le chemin se constelle de pommes de pin, comme jetées par la main immense de quelque géant, par brassées inégales. Alors, réveillé par l’ombre profonde et les bruits disparates qu’apporte une brise irrégulière, remonte du plus profond de la mémoire le conte du Hollandais et du Verrier son adversaire implacable. Les craquements des troncs meurtris par les vents violents de la veille, évoquent irrésistiblement le pas lourd du bûcheron géant qui coupe à travers les taillis, tandis que le balancement irrégulier d’un buisson de ronces semble révéler la coiffe conique du gnome bienfaiteur. Notre promeneur hâte son pas, malgré les racines inopportunes, les cailloux sur lesquels dérape la chaussure, les branches basses qui lui cinglent le visage. Il se presse vers l’éclaircie qui illumine au loin un détour du chemin, craignant à chaque pas que le Hollandais maléfique, botté de cuir jusqu’en haut des cuisses, le rattrape en deux enjambées colossales, qu’il abatte sa main énorme sur son épaule pour lui proposer le marché diabolique qui le rendra riche et puissant. Échanger son cœur, palpitant à tout rompre dans sa poitrine, contre le confort d’un autre, en pierre, impavide. Atteindre les vifs rayons de soleil, c’est accéder au lieu où se tient d’habitude le minuscule Verrier, fumant avec calme sa pipe de bruyère, le chapeau conique posé sur sa tête glabre. Le Verrier dont la seule vue, apaise l’âme tourmentée par l’obscure menace qui rôde dans ces sous-bois.
Sortie de l’ombre, la piste incertaine plonge résolument vers la vallée. Les premières maisons de la petite ville accueillent l’imprudent voyageur avec leurs couleurs riantes. Le soleil ricoche avec malice aux petits carreaux des fenêtres extérieures largement ouvertes. Le promeneur intrépide sourit béatement de son aventure, confiant dans la sécurité que lui offre l’orbe citadine. Ignore-t-il qu’ici, lors des longues nuits glaciales d’hiver, même les loups évitent de croiser certaines rues. Rues hantées dès la tombée du jour par les pas tonitruants du Hollandais, résonnant parfois du bruit métallique de sa puissante hache lorsqu’il la pose à terre. Signe terrifiant qu’il vient de conclure une nouvelle fois le contrat d’échange des cœurs.